Grille

10 questions avant d’automatiser une tâche avec l’IA

Une grille de 10 questions pour répondre, par écrit, à ce que le travail réel empêchait de devenir un problème avant d’automatiser une tâche.

Ce n’est pas une checklist de déploiement. C’est ce qu’il faut pouvoir répondre avant de brancher un outil sur une tâche. J’avais annoncé 12 questions. Il en reste 10. Les deux en trop n’avaient rien à faire une fois la conférence relue.

La question qui porte les autres : qu’est-ce que cette tâche empêchait de devenir un problème ?

Provenance : conférence Préventica Rennes, 18 juin 2026, invité par CINOV Ouest. Mode d’emploi : une tâche réelle, 20 minutes, réponses écrites. Ensuite seulement : avancer, réduire, ou annuler.

1. Carte du travail

1. On a regardé le travail réel, ou seulement la fiche de poste ?

La fiche de poste décrit ce que l’organisation a réussi à rendre administrable. Le travail important est dans ce qui résiste : les aléas, ce qu’il faut prendre sur soi, ce qui n’était pas prévu. Sans observer l’activité, on automatise une carte pauvre. Pas le métier.

2. Qu’est-ce que cette tâche empêchait de devenir un problème ?

Une entreprise remplace les assistantes de ses cadres par des agents IA. Quelques semaines plus tard, les cadres sont en surcharge. Elle croyait supprimer de l’administratif. Elle avait supprimé une couche de régulation. Le travail invisible ne disparaît pas. Il facture ailleurs.

2. Projet-solution

3. Le problème est-il nommé sans l’IA, ou l’IA est-elle déjà la réponse ?

Dès qu’un outil est très visible, il rentre dans l’écueil du projet-solution : on a la solution avant d’avoir défini le problème. Même schéma qu’un exosquelette commandé trop tôt. Parfois le diagnostic ne contient pas le mot IA. Ce n’est pas un échec. C’est que le levier n’était pas là.

3. Déplacement

4. Qui récupère les aléas, les exceptions, le réel que l’outil ne fera pas ?

Travailler, c’est tricher avec le prescrit. L’IA récupère le prescrit. Le réel reste. Souvent chez les opérateurs. Souvent le plus complexe. Si personne n’est nommé pour ça, quelqu’un le fera quand même. Sans que ce soit dans sa fiche.

5. Le métier restant devient-il du monitoring d’attention continue ? Qui le porte ?

Une IA qui agit ne détecte pas son erreur toute seule. Il faut regarder. Maintenir cette attention n’est pas la même activité que d’être alerté de temps en temps. C’est beaucoup plus coûteux. Si le métier restant, c’est surveiller en permanence, dites qui tient ça, combien de temps, et ce qui se passe la nuit où plus personne ne regarde.

4. Sens / compétence

6. L’intérêt du métier est-il dans ce qu’on automatise, ou dans ce qu’on laisse ?

Sur une ligne de fonderie, l’intérêt du travail n’était pas le burin. Il était dans le contrôle des défauts. Automatiser le contrôle, laisser la retouche : on enlève le sens, on augmente la pénibilité. Même schéma sur un métier intellectuel : on retire « ce qui est simple », il reste les emmerdes — sans toujours savoir d’où elles viennent.

7. Cette tâche est-elle encore ce qui permet d’apprendre le métier ?

On automatise « sans valeur ajoutée » pour que les gens se concentrent sur le fond. Parfois on leur retire le matériau qui permettait de monter. Un junior et un senior peuvent écrire le même prompt. Un seul a encore l’œil pour voir que c’est creux.

5. Preuve / régulation

8. Comment on saura que c’est vraiment fait — et qui a encore l’œil pour voir que c’est creux ?

L’outil donne une illusion d’expertise. Si on n’est pas du métier, on ne voit pas le vide. « C’est fait » n’est pas une preuve. C’est une phrase. Nommez la preuve observable, et la personne encore capable de la lire.

9. Peut-on encore s’arranger quand ça dévie, ou plus personne ne négocie avec la machine ?

Avec un humain, on s’arrange. Avec une station qui n’exécute que le prescrit, non. Ce qu’on régulait sur cinq postes se retrouve à tenir sur deux. S’il n’existe plus de chemin pour dévier, corriger, reprendre : n’automatisez pas encore.

10. Si tout le monde s’en sert, qu’est-ce qu’on accepte de perdre — et où ça se discute ?

Conseil, marketing : le rendu devient lisse, tout se ressemble. On ne s’en rend pas compte à son poste. On le voit à dix. Les projets qui montraient un retour n’étaient pas ceux qui avaient collé une IA métier sur un organigramme. C’étaient ceux qui laissaient les gens s’approprier l’outil, et qui avaient un cadre pour dire ce qui marche, ce qui ne marche pas, ce qu’on refuse de perdre.

Après les 10 réponses

Avancer, réduire le périmètre, ou annuler. Si vous ne pouvez pas répondre à 2, 4 ou 8 par écrit, ce n’est pas encore le moment d’automatiser.


Julien Talbot · Ergonomia · Préventica Rennes · 18 juin 2026 · CINOV Ouest

Premier échange : 30 minutes, en visio ou par téléphone, gratuit et sans engagement. Réponse sous 48 h ouvrées.